Sur le chemin des Sakura
Le terme « sakura » vous est sûrement familier si vous vous intéressez au Japon. Il désigne à la fois le cerisier japonais et sa fleur emblématique. On associe souvent les sakura à l’Hanami, une tradition populaire qui consiste à admirer les fleurs de cerisiers tout en partageant des moments festifs sous les arbres.
Origines du mot et de la tradition
L’origine du mot « sakura » est sujette à plusieurs interprétations. L’une des plus poétiques remonte à la période Yayoi (environ 300 av. J.-C. à 300 apr. J.-C.). À cette époque, la floraison des cerisiers n’était pas tant admirée pour sa beauté que pour son rôle d’annonce des récoltes de riz. On disait que le dieu du grain (« SA » en japonais ancien) résidait dans les cerisiers (« KURA », le lieu où l’esprit du riz descend). En combinant ces deux termes, on obtient « sakura ».
L’évolution de l’Hanami
À l’époque Nara (710-794), l’observation des fleurs concernait surtout les pruniers ou abricotiers, une coutume importée de Chine. Mais c’est durant l’époque Heian (794-1185) que l’intérêt pour les cerisiers s’est affirmé. En 812, l’empereur Saga organisa un banquet pour admirer les fleurs de cerisiers dans le plus ancien jardin de Kyoto, le Shinsen-en, marquant ainsi le début du règne des sakura.
En 894, la fin des missions japonaises en Chine entraîna le passage des pruniers aux cerisiers, espèces endémiques du Japon. La littérature suivit ce mouvement : en 905, le recueil de poésies Kokin Wakashu proposait plus de 70 waka sur les fleurs de cerisiers, contre seulement 18 sur les pruniers.
Les périodes Kamakura (1185–1333) et Muromachi (1336-1573) confirmèrent la suprématie des sakura, avec des fêtes organisées pour les admirer en mangeant et en buvant. D’abord réservée à l’aristocratie, la coutume fut adoptée par les samouraïs puis par les citadins, devenant un moment privilégié pour tous.
Un des trois grands unificateurs du Japon, Toyotomi Hideyoshi, joua un rôle clé dans la popularisation de l’observation des cerisiers, notamment lors des grandes fêtes à Yoshino et au temple Daigo.
À l’époque Edo, la discipline du « Kokugaku » remit la culture japonaise au centre, valorisant tout ce qui existait au Japon depuis les temps anciens. Le cerisier, endémique du pays, devint un symbole fort, et l’Hanami se démocratisa, accessible à toutes les classes sociales.

L’Hanami aujourd’hui
De nos jours, l’Hanami est l’une des fêtes les plus populaires au Japon. À la saison de la floraison, les lieux où poussent les sakura deviennent des espaces de rassemblement et de partage. Très souvent, l’Hanami s’accompagne d’un matsuri, festival japonais où de nombreux stands proposent de la nourriture.
Les sakura dans la vie quotidienne
Au-delà de son emoji stylisé et rose, la fleur de sakura est omniprésente dans le quotidien japonais. Le pic de floraison se situe entre mars et avril, avec des variétés précoces en février et d’autres tardives en mai, notamment dans le nord du pays. Durant cette période, les produits estampillés « sakura » sont très prisés. Même Google a célébré la fleur de sakura avec un doodle en 2025. On retrouve la fleur sur des distributeurs, des cartes postales 3D, dans la rue, sur les vêtements, et certains magasins refont leur vitrine pour l’occasion. Les sanctuaires proposent des ema en forme de fleurs de cerisiers, certains omikuji et des lanternes arborent aussi ce motif.
Les sakura apparaissent également dans le cinéma (« Les délices de Tokyo »), les jeux vidéo (Animal Crossing), et l’animation japonaise (le film « 5 cm par seconde » de Makoto Shinkai, où la vitesse de chute d’un pétale de cerisier est évoquée).

L’aspect culinaire
La fleur de cerisier inspire aussi la gastronomie japonaise, notamment le mochi sakura, incontournable de la saison. Deux régions rivalisent pour le meilleur : le Kanto propose une pâte de haricot rouge avec de la farine de blé, le Kansai avec de la farine de riz, le tout enveloppé dans une feuille de sakura salée.
À la découverte des variétés de sakura
On recense plus de 100, voire 200 espèces différentes de sakura au Japon selon les sources, mais seules une dizaine seraient véritablement endémiques, donc sauvages. Parmi elles, quatre sont particulièrement célèbres :
- Yamazakura (cerisier de montagne) : Pétales très blancs, feuilles brunes apparaissant en même temps que les fleurs (2 à 4 fleurs par bouton). Nom scientifique : prunus jamasakura ou prunus serrulata var. spontanea. Particularité : toutes les fleurs s’ouvrent simultanément.
- Edohigan : Fleurs rose pâle à blanches, qui éclosent avant les feuilles. Nom scientifique : prunus subhirtella. L’arbre le plus vieux du Japon, le Yamataka Jindai Sakura (environ 2000 ans), serait un edohigan.
- Oshima : Originaire de l’île d’Oshima, fleurs très blanches et feuilles vertes apparaissant en même temps (3 à 5 fleurs par tige). Nom scientifique : prunus speciosa.
- Kasumizakura : Floraison fin avril, fleurs blanches à roses et feuilles vertes poussant pendant la floraison.
La star des cerisiers : le Somei Yoshino
Le Somei Yoshino est la variété la plus répandue au Japon : 70 à 80 % des cerisiers du pays en sont issus. Créé à l’époque Edo dans le village de Somei (aujourd’hui Toshima, Tokyo), c’est un hybride entre l’Edohigan et l’Oshima. Tous les Somei Yoshino descendent plus ou moins du même arbre, créé il y a environ 200 ans. Leur particularité : les fleurs s’ouvrent presque toutes en même temps, suivies par les feuilles, donnant l’impression d’un nuage blanc. Cet arbre, à croissance rapide, peut fleurir dès deux ans après plantation (contre dix ans habituellement). Nom scientifique : prunus x yedoensis. Cependant, leur durée de vie est limitée (environ 100 ans) et ils sont plus fragiles face aux maladies.
D’autres variétés méritent d’être mentionnées, comme le shidare sakura (cerisier pleureur, prunus serrulata) et le kawazu sakura, dont les fleurs apparaissent vers la fin février.

La météo des cerisiers
Pour savoir quand admirer les sakura, les Japonais ont créé une météo dédiée. La première carte apparaît fin janvier et est scrutée par des millions de passionnés. Cette prévision repose sur 58 cerisiers témoins, principalement des Somei Yoshino, répartis dans tout le pays. Lorsqu’un arbre témoin change, il faut trois ans de période probatoire pour qu’un nouveau soit admis. On considère qu’un cerisier est en floraison à partir de 5-6 fleurs ouvertes, et que la pleine floraison (« full blooming ») est atteinte à 80 % d’ouverture.
Une autre méthode, dite « règle des 400 °C », consiste à additionner les moyennes journalières de température à partir du 1er février : lorsque le total atteint 400 °C, la floraison commence. Cette méthode est fiable, avec une marge d’erreur de –2 à +3 jours.
Un cerisier du sanctuaire Yasukuni à Tokyo sert également de repère pour annoncer le début de la floraison.
Idées reçues
Contrairement à une rumeur répandue, le pollen des fleurs de cerisier ne contient pas de substance euphorisante appelée éphédrine. Il s’agit d’un hoax, d’autant plus que les fleurs de cerisier n’ont pas d’étamines et donc pas de pollen.
Une autre idée reçue qu’on m’a souvent donnée lorsque je tournais le documentaire sur les châteaux japonais. Les sakura étaient plantés afin de maintenir la terre le long des berges, notamment grâce à leurs racines. Mais j’ai pu lire qu’il s’agissait aussi de la fréquentation des lieux par les visiteurs qui contribuait à compacter le sol.
Expressions autour des sakura
La langue japonaise regorge de mots pour décrire la nature, et les sakura ont droit à plusieurs expressions spécifiques :
- Hanafubuki : la tempête de pétales de cerisier
- Sakura Hajimete Hiraku : le 27 mars, période où les fleurs commencent à éclore
- Yozakura : admirer les cerisiers la nuit
- Sakura tsutsumi (桜堤) : rangées de sakura le long d’une digue
- Hanaikada : pétales de cerisier flottant sur l’eau
- Hanagoza : tapis de fleurs de sakura

















